Au même titre que le marabout et la diseuse de bonne aventure, le traducteur
exerce un métier essentiellement non-réglementé. Suspect non seulement pour son
charlatanisme des plus insondables et ses maintes incompétences, le traducteur
l’est aussi au niveau de ses allégiances (« traduttore, tradittore » soit «
traducteur = traitre » -- nous nous le faisons citer de temps à autre et
gardez-le pour vous afin de mieux éviter de vous faire mal voir parmi les
miens).
Par ailleurs, comme dans tout métier et toute profession, l’éventail des
agréments et des appartenances à diverses associations professionnelles
auto-homologants valent ce qu’ils valent : qui n’a pas entendu de macabres
histoires de faute professionnelle en médecine, par exemple ?
Cela dit, avec un minimum de précautions, il est possible de limiter des
dégâts, voire d’obtenir un produit de belle qualité et, pour les exemples, nous
allons supposer le cas d’un document en français à passer en anglais, une
traduction français-anglais car, étant traducteur français-anglais
(suédois-anglais mis de côté), c’est le rayon que je pratique.
Les précautions à prendre rélevent de 2 ordres : celui qui vous concerne et
celui qui concerne l’autre.
Avant tout : balayons devant chez-soi
La première règle consiste à bien veiller à la qualité de rédaction de la
version originale du document : si c’est mal-écrit en français, ça craint pour
la traduction. Grave !
Deuxièmement, rassemblez des documents susceptibles d’aider le traducteur.
Avez-vous des glossaires-maison ? Dans votre bibliographie, y-a-t-il des
publications rédigées par des auteurs de langue maternelle anglaise qui lui
apporteraient une vue d’ensemble sur le sujet de votre article ? Ou qui lui
permettront de « pomper » des termes ? Y-a-t-il des sites Internet sur
lesquelles il pourrait se rabattre ?
Troisièmement, soyez à sa disposition pour répondre à ses questions et puisque
certains traducteurs imaginent qu’ils doivent projeter au client une image
d’omniscience, ou se comportent trop volontiers en ourson mal-lêché, prenez
l’initiative de leur signaler explicitement votre disponibilité.
Quatrièmement, les normes de mise-en-page, de ponctuation, de la présentation
de la bibliographie ne sont pas normalisés en anglais. Donc, si vous connaissez
votre éditeur, demandez-lui un exemplaire des normes qu’il applique ou fouillez
sur son site Internet pour les retrouver. Au pire, transmettez l’adresse du
site au traducteur.
Cinquièmement, en fixant vos délais, il faut savoir qu’un traducteur peut
pousser jusqu’à 2.500 ou 3.000 mots par jour mais, comme le monde ne tourne
qu’autour de vous, il risque d’avoir d’autres documents dans son colimateur et
il vaut mieux tabler sur un rendement de 1.000 mots par jour.
Sixièmement, envoyez-lui le bon de commande tout de suite et réglez sa facture
dans les meilleurs délais : dans les 2 cas, c’est fou comme c’est motivant de
savoir que votre réaction sera aussi rapide que la sienne et que l’on
sera payé par retour du courrier.
Le profil du traducteur idéal et son homologue pédestre
Il y a trois ingrédients : bilinguisme, spécialisation et belle plume.
Bilinguisme
Qu’un traducteur doit être bilingue n’est pas une évidence aux yeux de tous et
il y a encore des naïfs qui passent le document à leur secrétaire en lui disant
d’aller s’achêter un dictionnaire français-anglais pas trop grand et puis de se
débrouiller -- surtout si, pendant l’entretien d’embauche, le type avait
remarqué qu’elle avait marqué « notions anglais » sur son C.V. Ce type de
patron est une espèce en voie d’extinction. Oiseau moins rare mais apparenté et
à peine plus évoluée : celui qui assimile la traduction à la frappe bilingue,
ce qui revient à méprendre un utilisateur de PC pour un architecte de réseaux.
Il est d’une importance fondamentale que votre traducteur ait pour langue
maternelle la langue cible de votre document. Exemple : votre article est
destiné à une publication australienne. Eh bien, il faut trouver un anglophone
de souche maîtrisant le français et non l’inverse.
Deuxièmement, plus le traducteur a vecu en Belgique, France ou Suisse
francophones, plus c’est rassurant.
Spécialisation
Vous avez un document en aéronautique à traduire et vous avez trouvé un
traducteur de langue mat’ anglaise : chic ! Mais ce n’est pas fini. Est-il
diplomé en ingénierie aéronautique ? C’est déjà mieux. Le doc porte plutôt sur
les systèmes embarqués ? Euh, peut-être faut-il donner la préference à un
informaticien, voir un éléctronicien, selon qu’il s’agisse plutôt de matériel
ou de logiciel.
Cela implique que le meilleur terrain de chasse sera à l’intérieur de votre
réseau d’amis et de collègues (ou de confrères). Qui autour de vous connaît un
confrère américain, anglais, australien ou néo-zélandais ? S’il n’est pas
disposé à effectuer la traduction, veut-il bien la relire en fin de course ? Si
oui, chic encore et continuons.
A défaut, il faut se lancer sur le marché de l’offre où il y aura d’anciens
ingénieurs aéro qui se sont recyclés dans la traduction : c’est votre meilleur
choix et soyez prêt à payer un prix en conséquence.
A défaut, recherchez un traducteur qui a déjà une expérience de l’aéronautique.
Demandez-lui une bibliographie de ses œuvres en la matière, voire 2 pages
tirées d’une traduction précedente (la première en français, la deuxième en
anglais, n’est ce pas ?).
Notez que, si vous ne connaissez pas la langue cible (ou « langue d’arrivée »),
il vaut mieux avoir un traducteur et puis vous faites faire la relecture par un
réviseur, qui lui doit au moins TRES bien connaître la langue d’arrivée, mais
ne sera pas tout forcément de langue maternelle anglaise.
Belle plume
En Bic, Dupont, Mac ou compatible IBM, en plus du bilinguisme et d’une
spécialisation pertinente, il faut que le traducteur sache rédiger : en effet,
la traduction exige une grande capacité à chambouler le syntaxe de la phrase
française et de recracher ses composants dans un ordre parfois tout autre.
Toujours supposant le cas d’un article en aéronautique, si le niveau de la
technicité est rélativement faible, il peut s’avérer plus sage de la confier à
un journaliste anglophone ayant travaillé pour Jane’s ou Flying Review –
surtout s’il agit d’un texte à caractère plutôt publicitaire.
Travailler avec un particulier ou avec un cabinet ?
Lorsqu’il s’agit de traductions qui ne seront traduits qu’en une seule langue,
mieux vaut travailler avec un particulier car il y aura une continuité de style
et il va se familiariser de plus en plus avec votre domaine, votre jargon, vos
préférences et vos besoins individuels.
Si vous avez un document à traduire en plusieurs langues, il vaut mieux
travailler avec un cabinet de traduction (et ça fait déjà moins sérieux si la
maison se dit « agence » de traduction). Seul un cabinet conséquent aura un
fichier de fournisseurs assez important pour gérer plus de 2 ou 3 langues. Un
cabinet aura également à sa disposition du personnel pour gérer au mieux les
révisions et les délais.
Seule une agence pourra traiter des volumes dépassant les 3.000 mots par jour.
Dans ce cas, assurez-vous noir-sur-blanc qu’il y aura un réviseur ou chef de
projet qui relira toutes les traductions et imposera la continuité de style et
du choix des termes, faute de quoi, d’une page à l’autre un même individu sera
« anésthesiste » puis «médecin-anésthesiste » puis « anésthésiologue » ou «
anésthesiologist » et parfois simple « médecin ». Puis les pastilles seront
tantôt carrées, tantôt rondes, tantôt petites, tantôt plus grandes avec plus ou
moins de décalage par rapport à la marge.
Toutefois, la règle bancaire s’applique : elles ne prêtent qu’à sociétés ayant
au moins 2 années d’existence. Vu ?
Le test (ou « jet d’essai » si vous insistez)
Rien ne vous empêche de proposer 100 à 200 mots à titre d’essai non-rémunéré.
Cela offusque certains traducteurs, mais personnellement je ne vois pas
pourquoi un traducteur n’investirait pas 1 heure de son temps s’il est sûr du
produit qu’il est capable de sortir.
Terrains de chasse
A défaut d’avoir mobilisé un membre de votre réseau de connaissances
personnelles, ou un traducteur conseillé par un tel membre, alors cherchez
d’abord sur votre quartier – le résultat a déjà surpris plus qu’un.
Si cela ne cible pas le fournisseur de vos rêves, passez une annonce ici sur
TranslatorsCafe. C’est gratuit et assez rapide.
L’annonce devrait inclure : le domaine, les langues concernées, le nombre de
mots (certaines langues travaillent encore à base du nombre de signes), la date
limite de livraison (soyez précis), les délais de règlement et un échantillon
du document à traduire à titre d’essai non-rémunéré.
Ne précisez pas le prix au mot car l’avantage des annonces d’offre est qu’ils
fonctionnent comme une vente aux enchères à l’envers – ou comme un appel aux
offres tout court.
Ensuite, vous attendez les réponses et faites le tri du rapport qualité-prix.
Après avoir arrêté votre choix, transmettez donc le document au traducteur avec
une demande de devis. Vérifiez que le devis est correctement rédigé et qu’il
reprend tous les éléments du document : titre, nombre de mots, tarif par mot,
TVA (si situé dans un pays membre de l’U.E.), délai et modalités de règlement,
nom et coordonnés compléts du traducteur, numéro SIRET, etc.
Dernièrement, vérifiez que vous êtes tous sur le même système d’exploitation
(Windows, Mac) et sur les mêmes logiciels et qu’il a pu ouvrir le document
ainsi que tous les jpgs et objets insérés.
Réception de la traduction
Tout d’abord, si votre anglais le permet, lisez la traduction comme si vous
étiez un quelconque lecteur de la publication. A ce stade, ne vous rabattez pas
sur l’original en français mais contentez-vous de marquer des points
d’interrogation par-ci et par-là le cas écheant.
Ensuite, activez la fonction « révision » de votre traitement de texte, ouvrez
les 2 documents (versions française et anglaise) et faites une lecture
phrase-par-phrase.
Vous êtes désormais prêt à ajouter vos commentaires et vos questions avant de
renvoyer le document au traducteur pour qu’il réctifie son tir.
La première révision devrait être compris dans le prix, mais posez toujours la
question au moment de la commande. En tout cas, si la traduction nécessite plus
que 2 révisions, il y a tout probablement problème.
En cas de problème
Avant de paniquer, demandez une relecture à un tiers qui maîtrise l’anglais
mieux que vous et cela pour au moins 3 raisons. Premièrement, il y a le champs
miné des faux-amis, plus nombreux et bien plus traîtres que parfois l’on ne
l’imagine. Deuxièmement, il est parfois traumatisant de se sentir dépossédé de
sa pensée, ce qui arrive très vite après le bon chamboulement syntaxique et
lexique que nécessite la bonne traduction. Troisièmement, si le traducteur a
tout faux, cet abord vous en donnera la plus grande certitude.
Si, en bout de course, le traducteur s’avère incapable d’élèver le niveau de sa
prestation à un niveau qui vous est acceptable, faites savoir votre
mécontement, négociez une réduction de prix dans la mesure du possible, réglez
la somme convenue et gardez précieusement son nom tout en haut de votre liste
noire.
De part et d’autre, vous avez l’option de vous taire sur le désastreux échec que
vous venez de partager…ou de le faire savoir à tort et à travers sur
l’Internet. Cela devrait vous inciter à la discrétion de part et d’autre car,
même injustifiée, une mauvaise réputation fait fuir plus rapidement qu’une
bonne n’attire.
Et si vous étiez content ?
Réglez dans les meilleurs délais et faîtes lui connaître votre satisfaction.
Quelques mots sur la traduction automatique
Compte tenu de la complexité de toute langue humaine, la traduction automatique
a fait des progrès des plus étonnants depuis les premiers logiciels qui datent
des années 60s lorsque les services U.S. récueillaient des données soviétiques
en quantités tellement industrielles qu’ils ne savaient plus comment faire. A
l’époque la mémoire sur disque informatique coûtaient fort cher mais en
contrepartie, si les bolchéviques allaient pré-positionner 50 divisions juste
en face de l’Alaska, ça leur semblaient sympa de pouvoir se mettre à la bonne
page avant l’amorce des premiers gestes d’une telle mise-en-scène.
De nos jours, la mémoire sur disque est cheap mais la traduction automatique
demeure peu capable de sortir un produit véritablement lisible. Et s’il semble
que Moscou a changé de réligion politique, il paraît que les Chinois seront
toujours aussi jaune que jamais. Quoi qu’il en soit, elle présente toujours
surtout un intérêt pour le dégrossissement de vastes quantités de données que
l’on fait lire par des spécialistes des domaines concernés, qui auront pour
mission de : 1° identifier les documents susceptibles de présenter un grand
intérêt, et 2° … de les réfiler à un traducteur humain.
Dédouanement pour sexisme
Je présente mes excuses à toutes les traductrices (plus nombreuses que « nous
», nous avons su être nombreux) et à toutes les clientes (qui le sont moins)
pour l’emploi du masculin à tort et à travers dans cette maigre contribution à
la littérature de cette activité qui fait ce qu’ELLE peut pour favoriser
l’entente entre les peuples de ce bas monde, qui est parfois des plus
agréables.
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